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20 juillet 2012 5 20 /07 /juillet /2012 14:27

CAS D’OFFICINE

COLLYRE BLEU®

OÙ LE RISQUE DE NE JAMAIS VOIRE LA COULEUR DU CIEL BLEU

 

Au début c’est une jolie perle :   

12-07-17-Perle-de-comptoir-Collyre-Bleu-copie.jpg

Une perle qui s’est transmutée au fur des mots en un cas d’officine :

         Cette perle nous été présentée par Si Ahmed, un patient âgé de plus de 70 ans. Sa propre fille étant la rédactrice de la perle, lui a conseillé d’acheter cette spécialité.

Spécialité hors tableau, à priori rien de bien grave. A priori seulement, car lorsqu’on connaît la composition du Collyre Bleu®, les risques liés à ce produit se dessinent rapidement. Allons-y … courage !

12-07-17-Collyre-Bleu-02.jpg

- Que dit le RCP de la spécialité « COLLYRE BLEU LAITER® flacon » ?

Mis à jour du 27/02/2012, consulté le 18/07/12 

Au niveau de la composition c’est une simple association de méthylthioninium et de naphazoline

          - Le méthylthioninium :

          Pour les intimes c'est le bleu de méthylène, appelé encore sur le packaging du Collyre Bleu®  tetraméthylthionine (ça c’est juste pour se compliquer la vie) est un vieil antiseptique décrit par le vieux Dorvaut (page 279, 23ème édition de 1995) comme « un antiseptique peu puissant mais pratiquement atoxique).

Le RCP du Collyre Bleu® lui donne comme propriété pharmacodynamique : « produit à visée antiseptique ». La mention « à visée » indique que l’efficacité de la molécule n’est pas démontrée, mais comme elle est atoxique, elle reste acceptée d’autant plus qu’elle est associée à une autre molécule hautement active (comme on le verra de suite)      

 En claire, comme antiseptique le méthylthioninium (répéter ce mot rapidement 10 fois sans erreur et on vous fera gagner une serviette) n’a pas d’intérêt actuellement.   

          - La naphazoline :

         Ah ! Là on change complètement de registre, dans le RCP c’est net : la naphazoline est un sympathomimétique α de synthèse exerçant des propriétés vasoconstrictrices oculaires et décongestionnantes.

  

Au final :

Le Collyre Bleu® trouve comme indication unique selon le RCP « Irritations conjonctivales non infectieuses ». Oui, vous avez bien lu « non infectieuses », autrement dit le méthylthioninium (… la serviette à gagner) n’a aucun intérêt, si ce n’est d’être un excipient coloré et un fossile vivant de la pharmacie du siècle dernier.  Soyons généreux, le bleu de méthylène étant atoxique et pas cher alors pourquoi pas.

Attention, ce n’est absolument pas le cas de la naphazoline qui a comme contre-indication absolue « Risque de glaucome par fermeture de l'angle »

- C’est quoi le glaucome en fait ?

           Encore une fois courage dégourdissons nos neurones … allons-y à la volée,  à la manière de PHARAMSTER, càd comme on l’expliquerait à nos patients :

Vous connaissez l’œil, rappelez vous celui du mouton l’Aïd El Kabîr, à l’intérieur il y a un liquide très claire que ces sataniques ophtalmologues appellent d’un nom barbare « l’humeur aqueuse ». Comme tout liquide naturel, elle est constamment renouvelée, cela implique qu’elle est produite par certaines cellules de l’œil, et elle sera excrétée via un petit « tuyau » que les puristes appellent le canal de Schlemm.

Mais, comme la meilleure des mécaniques se grippe, il arrive que ce « tuyau » se grippe aussi, l’humeur aqueuse s’accumule alors à l’intérieur de l’œil, ce qui détermine une hypertension intraoculaire (qui n’a rien à voire avec l’HTA) : c’est le glaucome.

Comme dirait l’autre en baillant, et alors ? Ben il y a une zone capitale pour le fonctionnement de l’œil qui est la rétine, et en cas de pression exacerbée de l’humeur aqueuse sur cette dernière elle se retrouve écrasée. La vision baisse (pour ne pas dire l’acuité visuelle) et dans malheureusement une bonne partie des cas, cette baisse inéluctable, va aller jusqu’à la cécité complète. (Là je n’ai rien dire car ce n’est plus drôle … c’est une dure réalité dont on est le triste témoin)

            Cette histoire de glaucome nous a rappelé une des questions monstrueuses de QSM de la fac. Vous vous en souvenez certainement : « question : l’atropine est contrindiquée : -  a) en cas de glaucome à angle fermé -b) en cas de glaucome à angle ouvert – c) …. ». En toute honnêteté, à l’époque on répondait systématiquement « à angle fermé » sans maîtrisé ni la physiopathologie du glaucome ni comprendre cette histoire d’angle (l’angle entre l’iris et la cornée).

Session de rattrapage sur le glaucome à angle fermé :

« Le glaucome à angle fermé touche les personnes qui ont un angle iridocornéen (entre l'iris et la cornée) particulièrement étroit : en cas de dilatation pupillaire (intervention chirurgicale, examen ophtalmologique, prise de médicaments comme les atropiniques), l'évacuation de l'humeur aqueuse peut être gênée et son accumulation dans l'œil peut entraîner une hausse brutale et très importante de la tension oculaire (glaucome aigu). » Source Larousse Médicale 

A ce sujet et avec le recul des années d’exercice, on peut se permettre de proposer une sorte d’échelle d’importance des données à connaître pour l’officinal de base :

         - Niveau 1 : ne pas maîtriser parfaitement la différence entre un glaucome à angle fermé et un autre à angle ouvert. Si vous le maîtriser c’est bien, mais si non ce n’est pas extrêmement grave pour votre pratique quotidienne.

         - Niveau 2 : ne pas connaître les éléments de base de la physiopathologie du glaucome. Là ça devient préoccupant, car c’est en rapport direct avec la pharmacodynamie (mécanisme d’action) d’un nombre important de médicaments qui vont des anti-rhumes (Actifed® …) aux anti-glaucomateux.

          - Niveau 3 : mettre au même niveau l’effet antiseptique du bleu de méthylène et celui de la chlorhexidine (Septeal®) ou de la polyvinyl pyrolidonne iodée (Betadine®). C’est un défaut d’appréciation grave qui est le signe d’un analphabétisme fonctionnel manifeste (expression du Pr Harrouchi). En claire on a l’information mais on ne sait pas l’exploitée, le plus souvent cela est dû à un manque d’esprit rationnel  d’analyse et de synthèse (cet esprit devrait s’apprendre en principe à l’école dès le primaire).

          - Niveau 4 : Vendre un produit dont on ne connaît même pas la composition. C’est le niveau le plus grave qui sévit largement, c’est une simple appréciation, il se peut qu’on se trompe. Ce niveau désigne un état de crétinerie professionnelle acquise absolue. Etat dont pourrait prend acte nos divers partenaires et la société en général et qui permet aux « autres » de remettre en cause notre rendement à la société.    

 

Dans le cas de Si Ahmed, notre patient de 70 ans, lui délivré un vasoconstricteur oculaire, sans connaître l’état de sa pression intraoculaire, nous paraît quasi criminel. En effet la Société Française du Glaucome nous rapporte les éléments suivants :

 « Par définition, le glaucome n’est pas une maladie du sujet âgé et peut survenir à tout âge de la vie, y compris à la naissance. Par contre, la fréquence du glaucome augmente avec l’âge, assez fortement après 70 ans où plus de 10% de la population aurait un glaucome.

Le dépistage du glaucome doit se faire avant 70 ans, vers la cinquantaine (au moment où on commence à avoir des difficultés à lire sans lunettes).»

En clair, sauf erreur de notre part, l’idée de base c’est de ne donner un vasoconstricteur (oral, nasal ou ophtalmique) que si réellement c’est nécessaire. A fortiori chez la personne âgée où le risque de déclencher un glaucome, s’il n’est pas déjà installé, est très fort. Délivrer la naphazoline du Collyre Bleu® à Si Ahmed c’est se comporter comme un pharmacien de niveau 4.

- Notre conduite :

     - Primo : on a expliqué au patient le plus simplement possible le risque de glaucome,

     - Secundo : orienté le patient vers une consultation en ophtalmologie,

     - Tertio : vu le manque de moyen, l’éloignement … l’alternative a été d’opter pour un collyre peu couteux, sans vasoconstricteur, avec une efficacité acceptable en tant que produit d’hygiène oculaire : Sophtal® (d'acide salicylique à 0,1%) à 18,50 DH

Autres alternatives : Sulfa-Bleu® cette spécialité est sans vasoconstricteur, elle contient le bleu de méthylène comme le Collyre Bleu®. Mais en plus elle contient du sulfacétamide, un antibiotique dérivé des sulfamides dont l’intérêt n’est pas clairement démontré. D’autres alternatives sont possibles mais avec un coût plus élevé. 

La réaction du patient : du haut de ses 70 ans et avec son humour habituel, Si Ahmed a été très attentif à nos explications, par humilité on ne vous rapportera ses paroles à notre égard. On se contentera de dire, de façon diplomatique, que sa réaction a été globalement positive et franchement enthousiaste. L’idée, par un geste simple mais responsable, de faire éviter au patient une conduite qui l’aurait mené à la cécité (ou à la précipiter), crée de facto un climat de confiance et de respect. Alors qu’au début de vos explications on vous appelait au mieux « Si Flane », vers la fin de votre discours, le titre de « Docteur Flane » survient instinctivement dans la bouche de votre interlocuteur comme par magie, mais là c’est mérité.

PS : On ne pouvait pas parler du Collyre Bleu®, sans mentionner l’usage abusif qui en est fait par les soudeurs à l’arc. Ce sujet pourrait être à lui seul l’objet d’un article en soi.

Site recommandé : Société Française du Glaucome        

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Published by Amster - dans CAS D'OFFICINE
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commentaires

nicolas 02/09/2016 12:26

bonjour, tombé par hasard sur votre blog voici une description/indication traitée avec le plus bel humour. j'y ai pris plaisir. merci.
par contre si je fais en recherche comme proposé ci-dessous pour un collyre à base de Tetrahydrozoline Hydrochloride 0.05%, je retombe sur votre page....? Auriez vous un nom de collyre à me proposer à partir de cette molécule si c'en est une?
ah! je vois que cela date de 2012... êtes vous toujours là :)

Amster 02/09/2016 19:46

Ah on est toujours là sauf que la plateforme actuelle (over-blog) ne me plait pas bps
Si non au sujet de la tetrahydrozoline cette molécule a été supprimée c'est tout, toutefois si elle nous permet de vous avoir permis nous elle aura largement remplie son utilité (hhhh)
Bonne journée

Yassir 04/08/2012 22:40


Salam Docteur,
c'est toujours un plaisir de lire vos articles.. Merci pour tout ce que vous faites!
Cepnandant, permettez-moi de faire quelques remarques par rapport à la définition de glaucome.
On ne parle de glaucome que lorsqu'il y a élévation de la pression intra-oculaire "associée" à des anomalies du champ visuel (exploré par périmétrie automatisée) et une atteinte du disc optique
(à l'examen du fond d'oeil).
Par ailleurs, Dans la nouvelle terminologie, l’appellation "glaucome à angle fermé" devrait être abandonnée au profit de "crise aiguë de fermeture de l’angle". En effet, dans le cas de la crise
aiguë, si sa prise en charge est précoce il n’y aura pas d’évolution vers un glaucome avec l’atteinte du nerf optique et du champ visuel. D’autre part, la fermeture de l’angle est variable et
cette dimension dynamique justifie l’appellation de "glaucome par fermeture de l’angle" plutôt que "glaucome à angle fermé", expression à bannir.
Mec cordiales salutations.

Amster 05/08/2012 00:55


Parfois on peut se demander, à quoi bon mettre en place un blog comme PHARAMSTER. La qualité, la pertinence des remarques d’un commentaire comme celui de Si Yassir nous donne une raison d’être.
Merci pour ces précisions Sidi. Pour être honnête au sujet de la physiopathologie du glaucome, on n’a pas voulu entrer dans des précisions pointues, aussi fondamentales soient-elles, (certainement
par manque de maîtrise) et on est resté dans l’extrême vulgarisation afin de transmettre d’abord un message (qui a été parfaitement capté si on juge par vos divers commentaires). Et quelque part on
s’attendait à ce que quelqu’un nous fasse la remarque. Merci Sidi encore pour ces précieuses information qui, avouons-le, on ne les savait pas.


yann 26/07/2012 03:09


vivement une compagne de sensibilisation chez la tranche concerné ! A remplacer par une collyre ayant comme principe actif la "



Tetrahydrozoline Hydrochloride 0.05%
" pour la meme efficacité contre les rougeurs et sans effet secondaires meme a usage répétitif .

Amster 27/07/2012 18:17



Je ne pense pas qu'une compagne, aussi réussie soit-elle, est une panacée. Le plus important à nos yeux c'est le changement d'atitude du corps médical par rapport à la formation
continue. Cela doit évoluer impertaviment vers une indépendance stricte, de ces formations, de la tutelle (finnancière et scientifique) des laboratoires. Le problème de fond est plus
vaste qu'un simple remplacement de collyre ...    



passant 21/07/2012 13:34


Bonjour,Ramadan karim cher Docteur,vous etes toujours à la hauteur,merci pour votre soif de la science!

Amster 21/07/2012 14:04



Merci Sidi et Ramadan Karim à vous aussi



ayoub 20/07/2012 16:30


information bien precieuse a prendre vivement en consideration pour eviter bien des degats lourds particulierement chez les sujet agés, merci bcp dans l attente de plus d info de l usage de cette
derniere specialité chez les soudeurs a l origine du fameux (t9tira dial soudeur) neologie temoinagnant de l usage intensif chez ces derniers , bien k bon nombre d alternatives existe avec un
cout convenable : phylarm, phydose, desomedine.... mais un mon humble avis l usage intensif du collyre bleu peut etre expliquer par son pouvoir a faire disparaitre l hemmoragie conjonctivale
(action vasoconstrictrice) de facon rapide pour ne pas dire instantanée

Amster 20/07/2012 19:33



Le sujet de l’impact de l’usage
abusif du COLLYRE BLEU chez les soudeurs à l’arc, est en lui-même un vaste programme. Pour être honnête, on cherche depuis bien longtemps un angle d’attaque de ce sujet (étude, publication,
statistiques …). Quoi qu’il en soit, il faudra tôt ou tard qu’on se jette à l’eau … Le projet immédiat qui devrait bientôt voir le jour PHARAMSTER c’est une étude américaine de 2012 sur l’impact
positif du jeûne sur le cancer en avant première (comme pour les films) on vous donne le lien « Fasting Cycles Retard Growth of
Tumors and Sensitize a Range of Cancer Cell Types to Chemotherapy »        



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