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6 octobre 2011 4 06 /10 /octobre /2011 20:13

LECTURE OFFICINALE

IMPACT DE L’UTILISATION D’INTERNET

SUR LA MÉMOIRE HUMAINE

 

  11-09-30-Memoire---Internet-Pharamster-copie.jpg

           Préambule : en toute honnêteté, jamais une étude ne nous a touché directement autant que celle que nous avons le plaisir de vous présenter ci-après à travers cette lecture officinale. Elle concerne globalement la relation entre notre capacité de mémorisation et l’utilisation d’Internet. Cette relation, comme on le verra par la suite dans « l’avis du pharmacien », remet en cause de façon  substantielle nos méthodes d’apprentissage (didactique et formation continue).           

La lecture officinale

Il s’agit d’une étude américaine publiée au cours de ce mois d’août 2011 dans la revue Science [1] par une équipe de psychologues de 3 universités (Université de Columbia, Université de Wisconsin–Madison et enfin l’Université de Harvard). 

       Méthode :

- Les psychologues ont mené une série d’expériences avec des étudiants de l’université Harvard.

- Ils ont d’abord voulu savoir si ces derniers pensaient à Internet lorsqu’ils cherchaient une information. Pour cela, ils ont utilisé une méthode classique en psychologie appelée « tâche de Stroop ». Elle consiste à montrer aux sujets des mots écrits avec une couleur donnée sur un écran, puis à leur demander de quelle couleur est le mot en mesurant leurs temps de réponse.

Il existe un effet d'interférence sémantique (en rapport avec le sens), ou effet Stroop, provoqué par la lecture automatique du mot.

En principe : lorsqu'un mot est lié à des idées que la personne avait déjà entête, elle répond plus lentement, à cause d’interférences entre les deux traitements de la même information.

- B. Sparrow et ses collègues ont donc posé à 46 étudiants des questions difficiles. Immédiatement après, ils leur ont fait passer une tâche de Stroop. Parmi les mots présentés, certains avaient un rapport avec Internet, comme « Google » ou « navigateur », d’autres n’en avaient pas.

      Résultats :

      Les étudiants ont mis plus de temps à donner la couleur des mots liés à Internet que celle des autres mots [fig.1]. La preuve qu’ils pensaient déjà y chercher les réponses aux questions.

11-09-30-Comment-Google-transforme-notre-memoire-copie.jpgNike : est une marque de sportswear. Target : est une très grande chaîne de supermarchés en Amérique du Nord

Autrement dit : ce graphique montre que lorsque la question posée est en rapport avec l’informatique la réponse est plus lente qu’avec des questions sans rapport directe avec Internet.

Autre expérience :

- Dans une seconde série d’expériences, les psychologues ont voulu savoir de quelle manière les étudiants mémorisaient une information en fonction de sa disponibilité ultérieure.

- Les résultats démontrent que les étudiants se souviennent moins bien quand ils savent que l’information sera stockée sur un ordinateur que quand ils savent qu’elle n’y sera plus disponible.

Par ailleurs, ils mémorisent plus facilement le lieu où est stockée l’information sur l’ordinateur - l’emplacement du fichier sur le disque dur - que l’information elle-même. 
        Discussion :

        En clair, quand l’étudiant sait qu’une information est disponible sur son terminal Internet (Ordinateur, PC, Smartphone et autres Tablettes) il s’en déleste, réservant sa capacité de mémorisation d’une part à la méthode de son obtention et d’autre part à des informations d’ordre pratiques (supermarchés, habillement …).           

        Selon Francis Eustache éminent neuropsychologue à l’université de Caen [3] «L’homme se sert depuis toujours de mémoires externes, Certaines sont naturelles, comme les personnes de notre entourage; d’autres sont artificielles, par exemple les bibliothèques (Post-it …). Cette étude montre qu’en très peu de temps Internet est devenu une mémoire externe de première importance, du moins pour des jeunes possédant un niveau élevé d’éducation. Sa spécificité est qu’elle est accessible à tout moment et que la quantité d’informations y est presque infinie.»

A la question de savoir si cette évolution pourrait réduire nos capacités de mémorisation ? Il ajoute : « Le risque serait de se reposer presque exclusivement sur Internet et de n’utiliser que très peu notre propre mémoire. C’est pourquoi l’usage d’Internet devrait faire l’objet d’un apprentissage dès l’enfance »

L’avis du pharmacien :

        « Mémoire externe », le mot est lâché. Cela implique tout simplement que les terminaux Internet dont nous disposons deviennent par la force des choses une extension de notre mémoire.

Cas concret : rares sont ceux capables de mémoriser aujourd’hui touts les numéros de téléphones qu’ils utilisent, pour la simple raison qu’ils sont devenus disponibles sur nos appareils ; de facto, le téléphone portable devient une extension de notre mémoire et plus il contient d’applications (calendrier, agenda, bloc note, recherche Internet …) plus cet « appendice»  prend de l’importance. Internet pour le cerveau est alors assimiler à un disque dur externe aux capacités illimitées, votre connexion au réseau devenant une sorte de cordons ombilical pour votre mémoire.

         Par ailleurs au vu de l’augmentation vertigineuse de nombre d’informations qu’on doit gérer, le cas de la pratique officinale est à ce sujet édifiant, il paraît humainement impossible à tout un chacun de mémoriser toutes les données qu’il utilise. Par contre, il devient primordial de savoir parfaitement chercher l’information utile et pertinente dans des délais très courts. Cette mémoire externe qu’est devenu Internet, devient incontournable dans toute pratique professionnelle efficiente et évolutive. Se « déconnecter » du réseau, c’est se « déconnecter » de la marche du progrès. Et en un temps plus bref qu’on ne le croit, cette déconnection impactera lourdement sa pratique professionnelle, on est tout simplement « largué ».                     

A quoi sert d’apprendre par cœur ?

         Jadis l’apprentissage classique était basé essentiellement sur la mémorisation des textes et le mimétisme des anciens. Il y a une dizaine d’années en France, et ailleurs, un mouvement pédagogique moderniste voulait bannir la mémorisation par cœur de l’école, et basé toute la didactique sur la méthode. Mais les résultats n’étaient pas au rendez-vous …

Les résultats de cette nouvelle étude américaine nous permettent de nuancer tout ce débat. En effet apprendre à rechercher l’information pertinente, autant sur votre ordinateur que sur Internet, avec célérité et efficience est devenu un enjeu pédagogique capital. Il n’en demeure pas moins que la mémorisation (naturelle) d’un certain nombre de données de base reste atout irremplaçable pour accentuer la vitesse d’obtention de l’information.

La réflexion de l’apothicaire :

          Entre un analphabète et un érudit, le décalage réside essentiellement dans la vitesse !

         Cette affirmation, aussi choquante soit-elle, n’est pas dénouée de bon sens. En effet, en posant la même question à un érudit et à un analphabète, avec les technologies de l’information actuelles, les deux peuvent obtenir la bonne réponse, à la différence près que le premier va l’obtenir en quelques minutes et le second en quelques années (…).

Plus concrètement, par rapport à une discipline donnée, entre un « spécialiste » et un « non spécialiste » la différence sera de quelques heures à quelques jours. Autrement dit en tant qu’officinal la différence entre « moi » et « mon patient » ne réside plus uniquement dans le nombre d’années passées à la faculté de pharmacie, mais dans ma capacité à lui fournir une réponse pertinente, rapide et indépendante. Mémorisé, dans notre cas, certaines données de base usuelles nous permet d’avoir une avance de plus sur « Dr Google », par ailleurs l’usage régulier d’Internet permet d’affiner les adresses utiles, et en cas d’utilisation d’un moteur de recherche, de mieux cibler les mots clefs pertinents. Tout cela contribue à une plus grande célérité dans les réponses.

          Trouver l’information idoine, c’est bien mais, encore une fois, ce n’est pas suffisant !

          Dans un article qu’on avait rédigé le 15/01/2010, intitulé « Analphabétisme, démocratie & religion » on avait explicité la notion d’analphabétisme fonctionnel. Et en effet, trouvé la bonne information c’est bien, encore faut-il savoir l’analyser et l’exploiter correctement. Un processus d’apprentissage abouti devrait inclure, à notre sens, 3 paliers essentiels :

- L’acquisition (la mémorisation) des données de bases essentielles

- La maîtrise des méthodologies de prospection et de recherche de l’information utile, tel que mis en exergue par cette étude américaine 

- Et enfin la maîtrise de l’exploitation et de l’intégration des informations trouvées, permettant l’émergence d’analyses rationnelles.

Ce dernier palier constitue la quintessence des objectifs escomptés d’un système d’enseignement donné, car il abouti à un citoyen armé de suffisamment de capacités d’analyse qui lui seront utiles non seulement dans sa vie professionnelle mais aussi pour exercer pleinement ses prérogatives citoyennes à savoir le droit de vote, en ayant les outils nécessaires pour comprendre la complexité de son environnement politique économique et social.

Au vu des défis économiques et écologiques qui s’imposent à nous tous, le vote (ou comme disent les Suisses la votation) ne peut plus se faire sur des bases émotionnelles ou impulsives. C’est éminemment dangereux car ce genre d’attitude favorise au mieux les courants populistes et au pire les partis extrémistes. L’école a une responsabilité centrale dans l’évolution de nos sociétés vers le meilleur comme vers le pire.                                                            

Sources :

[1] Sparrow, B., Liu, J., and Wegner, D.M. (2011) Google effects on memory: Cognitive consequences of having information at our fingertips. Science, 333: 776-778.

Affiliation des auteurs :

- Betsy Sparrow: Department of Psychology, Columbia University, 1190 Amsterdam Avenue, New York, NY 10027, USA.

- Jenny Liu: Department of Psychology, University of Wisconsin–Madison, 1202 West Johnson Street, Madison, WI 53706, USA.

- Daniel M. Wegner: Department of Psychology, Harvard University, 33 Kirkland Street, Cambridge, MA 02138, USA.

[2] Le commentaire de : Genius across Cultures and the “Google Brain”

[3] Jaques Abadie « Comment Google transforme notre mémoire » La Recherche, n°455, page 26-27, Sept. 2011 

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