Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 12:42

La complexité de la prise de décision

dans la politique du médicament

Un point de vue de simple apothicaire

 10-11-06-LA-COMPLEXITE-DE-LA-PRISE-DE-DECISION.jpg

Rappels : 

    - L’erreur est inhérente à l’exercice de la réflexion qui ne peut être considérée comme la négation l’avis de l’autre. C’est un exercice libre et libéral à la fois.

    - Loin de nous tout côté « donneur de leçons », PharHamster considère que ne nous détenons pas de vérité absolue. Toutes les analyses, présentées ici, sont rédigées de bonne foi en fonction des données dont nous disposons. Face à toute imprécision, erreur ou omission éventuels, pharHamster reste ouvert à toute remarque, critique ou rectification dans l’intérêt de tous et surtout dans l’intérêt du patient qui reste le cœur de notre métier.

 

Un chiffre :  

Une étude réalisée, en 1999 (il y a 11 années) au niveau des services de santé de la wilaya de Casablanca, sur les pratiques de prescription qui a portée sur 450 ordonnances a révélée que :

Seul 44% des médicaments prescrits figurent sur la liste des médicaments essentiels

 

Une source :  

Prescription des médicaments au niveau des services de santé premier échelon à la wilaya de Casablanca, Mémoire de fin d’étude INAS 1999. In Abdelali BELGHITI ALAOUI* & Al : «Manuel de gestion des médicaments au niveau des formation sanitaires de base » 2004, page 13-14. Edité par le Ministère de la santé et avec le soutient de l’UNICEF. *Directeur des Hôpitaux et des Soins Ambulatoires    

 

 

              Ce chiffre peut être exprimé aussi de la sorte : 56% des médicaments prescrits dans les 450 ordonnances de la santé publique n’étaient pas inscrits dans liste des médicaments essentiels.

Ce chiffre émane d’un manuel de la santé publique qui est encore en vigueur. Il s’agit d’un travail de 2004 qui, en toute honnêteté, est remarquable par la qualité de l’analyse.

Ce chiffre qui date d’il y a 11 ans, devrait être réévaluer certainement à la hausse si on se réfère au nombre astronomique de compléments alimentaires mis sur le marché ces dix dernières années et qui sont présentés au médecin comme si c’étaient de vrais médicaments.

                     Post-scriptum du 08/11/10 :

Dans sa liste, des médicaments essentiels l’OMS ne prend en considération l’importance des produits placebos, qui constituent un outil de travail intéressant dans certains cas. Lire à ce sujet sur ce même blog : « Le placebo sur ordonnance »     

 

 

Une lecture simpliste de ce chiffre peut inciter à prendre comme seul responsable le « méchant » médecin. En réalité ce dernier est lui-même victime d’un manque catastrophique d’informations crédibles et indépendantes sur les produits de la santé et sur les médicaments en particulier. Cet état de fait le laisse à la merci d'argumentaires des plus crédibles aux plus fantaisistes.                

 

Note à part, la TVA sur les produits de la santé : les compléments alimentaires vendus en pharmacie sont assujettis à une TVA de 20%, autrement dit si la marge nette du grossiste tourne autour des 3%, et celle de l’officinal autour des 10%, l’Etat se paye lui une confortable « marge » de 20%. Cela ne serait pas grave si le consommateur n’était pas, dans le cas présent, un patient non consentant, car il ne fait que suivre une ordonnance pour une maladie qu’il n’a pas choisi d’avoir.

Même la TVA de 7% sur la majorité des médicaments (les vrais) est totalement injustifiée, puisqu’on fait payer le citoyen une taxe sur sa maladie. (Tant qu’on y est pourquoi ne pas faire payer les handicapés une taxe sur leurs handicape !)   

Pour les compléments alimentaires de deux choses l’une, soit les détaxer, soit interdire toute publicité de ces produits auprès du corps médical.

Pour les médicaments (les vrais) la TVA est une injustice fiscale flagrante payer scandaleusement par le patient.           

 Un constat :

              En lisant cet important manuel on constate, avec grande surprise, qu’un certains nombre de conclusions de la célèbre Enquête Parlementaire sur le Médicament étaient déjà connues auprès des hauts cadres du ministère de la santé publique dont une, au moins, est marquante c’est l’opacité des prix.

Conséquence : le diagnostic de la situation réelle du médicament au Maroc était déjà connu depuis, au moins, 2004. Il est clair que le hic réside, non pas dans la connaissance du problème, mais bien dans la prise de décision. Question : pourquoi cet inertie décisionnelle ?

 

L’avis de l'apothicaire :

             A travers les bribes d’informations briguées ici et là, et qui distillent parcimonieusement à notre humble niveau, on peut estimer que le marché du médicament est un secteur qui implique de gros intérêts structurés en groupes de pression dont les plus puissants sont ceux des industriels (AMIP, MIS …), mais aussi, avec un moindre impact, des syndicats et autres associations.

Cette hyper puissance des industriels se décline au niveau financier, au niveau des réseaux ou encore au niveau du savoir scientifique. En effet les grands groupes de pression peuvent facilement mobiliser un grand nombre  d’associations, de leader d’opinions (universitaires entre autres) et mettre en œuvre un nombre important d’événements (du congrès scientifique aux soirées de charités). Face à cette armada, le fonctionnaire d’état, aussi haut soit-il, se retrouve dans une position de faiblesse, inactivant de facto toute décision importante.

             Devant la faiblesse de position du haut fonctionnaire, la décision ne peut être alors que politique. Malheureusement, nos Hommes politiques non pas suffisamment d’assise populaire (si on se base sur la très faible participation aux dernières élections législatives) pour oser constituer un contrepoids aux divers groupes de pressions (y compris vis-à-vis des syndicats). Trivialement dit : si un ministre démissionne, il n’y aura même pas un chat dans la rue pour le soutenir.

Post-scriptum du 08/11/10

A propos de l’absence d’assise populaire de nos politiques, un article fort intéressant intituler « Politiques-citoyens : Le désamour » parue dans revue marocaine LE TEMPS, vient de corroborer ces dires. Source :  LE TEMPS, n°70 du 06/11/2010, pages 19 - 23   

 

Dans notre pays, le politique tient son pouvoir (voir des fois son portefeuille) essentiellement à travers le jeu complexe des réseaux (familiaux, politiques, intérêt économique …). Ces réseaux qui sont sa source de pouvoir, sont eux-mêmes sa source de fragilité, puisqu’on peut trouver toujours une « porte d’entrée » dans ses réseaux même pour le « raisonner » sur tel ou tel sujet.                                           

La véritable décision politique, qui prend comme fondement l’intérêt collectif, est de facto bloquée. Et si décision il y a, elle ne peut pas toucher les plus influents (scientifiquement, financièrement et au niveau relationnel), le bâton tombera naturellement sur les plus faibles (selon les mêmes critères) qui sont : les médecins de santé publique accusés d’absentéisme et d’une liste étendue de manquement à leur devoir (comme le verra dans l’article prochain), les pharmaciens d’officine avec leurs « énorme » 10% de marge nette sont accusé du renchérissement du médicament et d’une pléthore de manquements.           

 

             On pourrait croire sur la base de se qui vient d’être dit que la seule source du blocage sont de « méchants » industriels. En réalité les entreprises du médicament ne font que défendre de manière quasiment légale leurs intérêts, ce qui est tout à fait normal.

Le problème réside en fait dans l’absence de contrepoids ? Face aux industriels on retrouve une administration affaiblie, un corps médical sous influence par manque d’information crédible et indépendantes, et un corps pharmaceutique officinal embourbé dans une misère scientifique, intellectuelle, organisationnelle à tous les niveaux, témoignant d’une véritable crise de vocation quasi existentielle (remarque c’est valable aussi dans une moindre mesure même en France).

Bref l’industriel ne trouve comme partenaire, face lui, qu’un vide sidéral. Et comme toute entreprise, les entreprises du médicament « s’adaptent » à leur environnement, s’il est concurrentiel elles ferons le nécessaire pour être à la hauteur, s’il est médiocre elles l’écraserons de leurs poids en fonction d’abords de leurs intérêts.   

 

Mais, de quoi je me mêle ?

             Question : qui peut connaître suffisamment le médicament, le marché du médicament et les besoins réels de la population et ce dans la totalité du territoire national. La réponse paraît évidente : le pharmacien d’officine.

Malheureusement ce dernier se comporte comme un simple délivreur de médicament sans avis critique, se recroquevillant sur de maigres revendications concernant des questions, qui à la base ne devraient même pas être négociables si il était présent sur le champ scientifique de manière : volontariste, indépendante et rigoureuse en mettant le patient au cœur de son métier. Cela aurait fait de lui un think tank incontournable pour les divers intervenants de la santé (industriels, médecins, MSP …) et un des pivots les plus solides de toute politique santé.

Certes la meilleurs façon de se défendre, c’est d’attaquer. Mais s’attaquer non pas aux industriels qui sont dans leurs rôles, ni aux politiques dont la capacité décisionnelle sur les grands sujets à la base est faible, mais à notre propre misère scientifique, à notre manque d’indépendance et de courage intellectuel.        

Mépriser le patient, c’est se mépriser soi-même. Ignorer ses doléances, c’est ignorer notre raison d’être. 

Cette attitude de la part des officinaux ne va pas forcement changer profondément la donne en matière de prise de décision dans la politique du médicament, mais elle aura pour avantage de donner un appui fort à toute décision politique courageuse, d’amener plus de transparence et d’appuyer les entreprises du médicament dans toute démarche constructive.      

 

Note à part, l'officinal & la maîtrise de l'information : les officinaux sont assis bêtement et sans le savoir, sur une source incroyablement stratégique, autant pour les industriels que pour les pouvoirs publics : l’information pertinente sur le médicament. Cette information revêt deux caractères :

       - L’information scientifique sur le médicament,  du fait de l’inertie intellectuelle légendaires des officinaux, c’est un monopole de fait des industriels (mis à part quelques très rares initiatives indépendantes sur l'Internet qui non aucun poids décisif), elle est hautement stratégique car elle impacte directement le niveau de prescription.

       - L’information purement commerciale, elle est  exploitée depuis très longtemps par des organismes  comme l’IMS à l’échelle mondial et dernièrement au Maroc par des instituts de sondages.     

Le paradoxe, c’est que les officinaux qui se situent à un moment crucial de la vie du médicament, se retrouve par leur inertie intellectuelle  le maillon le plus misérable de la santé. Inutile d’expliquer que cette information ne peut être mise en valeur que , dans son côté scientifique, par un fort engagement intellectuel, et, dans son côté purement commercial, par une structure en réseau. Les deux types d’informations peuvent être chapotés par des instances représentatives type syndicat, ordre ou autre.

                     

Partager cet article

Repost 0
Published by Amster - dans MEDICAMENT
commenter cet article

commentaires

Recherche