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25 juin 2012 1 25 /06 /juin /2012 19:15

ANALYSE

LA CRISE DE L’OFFICINE EN CHIFFRES

Réflexion au sujet d’une hécatombe 

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Des chiffres :

  - Le chiffre d’affaires annuel du pharmacien au Maroc est de 800 000.00 DH,

Un revenu qualifié par le journal « L’ECONOMISTE » de très modeste quand on soustrait l’impôt et les charges. Cela revient à un revenu net d’environ 6 700,00 DH par mois (!)  

Ce chiffre, qui est certainement une moyenne, a été rapporté par le ministre de la santé qu’il a qualifié d’inquiétant lors des VIIe journées pharmaceutiques d’Agadir

  - Dans la région du Souss, 20% des pharmacies sont en cessation de paiement.

Source : Fatiha Nakhli « Souss : La crise des pharmacies d'officine » L’Economiste, n°3785, page16, du 17/05/2012

 

L’avis de l’apothicaire :

Rappel :

L’erreur est inhérente à l’exercice de la réflexion qui ne peut être considérée comme la négation l’avis de l’autre. C’est un exercice libre et libéral à la fois

La question qui se pose automatiquement est la suivante : comment en est-on arrivé là ?

Vous pouvez imputer cette situation catastrophique :

       - au prix des génériques,

       - à la baisse des prix du reste des médicaments,

       - à la vente de la parapharmacie, laits et même médicaments hors des officines : autrement dit ; la perte du monopole du pharmacien,

       - à la mise en place des études de pharmacie au sein de la faculté de médecine de Rabat qui a « démocratisé » les études pharmaceutiques,   

        - au nombre de pharmaciens,

        - aux pharmaciens des pays de l’Est,

        - au laxisme du secrétariat général du gouvernement vis-à-vis des faux diplômés, 

        - aux divers circuits parallèles qu’ils soient légaux ou illégaux,

        - au manque de campagnes de communication au profit de la profession,

        - à la situation intrinsèque de nos instances représentatives conseil de l’ordre et syndicats.      

Vous pouvez imputer cette situation à toutes ces raisons à la fois, vous aurez peut être raison, il n’en demeure pas moins que pour nous, les raisons sont ailleurs.

 

Analyse :

         A la base, il y a le décalage entre, la formation universitaire conséquente du pharmacien et les exigences professionnelles légales.

En effet, l’officine est régie depuis toujours par des lois extrêmement restrictives, réduisant de façon draconienne la marge d’action de l’officinal qui se limite dans la pratique quotidienne à la délivrance de médicaments dans les règles de l’art et à la communication de quelques menus conseils. Cette mission paraît dérisoire par rapport à la qualité et à la longueur de la formation de base du pharmacien. Tellement dérisoire qu’un simple technicien peut accomplir correctement une telle mission.

        Par ailleurs, les préparations magistrales et officinales, qui étaient jadis la fierté des officinaux, sont tombées en désuétude, la portée du travail de l’officinal se trouve alors réduite comme peau de chagrin.

Les conséquences de ces constatations sont terribles et sont de 3 niveaux :

       1- Le fait que l’officinal, dans sa pratique courante, n’utilise que peu les compétences acquises sur les bancs de la faculté développe chez lui, au fur des années, une passivité intellectuelle et un abandon de la chose scientifique, vu que cette dernière n’est pas une nécessité absolue dans sa pratique quotidienne. Cela implique une déperdition intellectuelle manifeste.  

Pour compenser cet horizon intellectuel peu motivant (pour ne pas dire médiocre) les potentialités des officinaux, pour ceux qui ont en, vont s‘exprimer dans d’autres domaines :

- dans le cinéma : comme actrice ou metteur en scène

- dans la restauration

- dans la communication : agence d’événementiel, Internet …

- dans les études des relations internationales  

- dans la prédication religieuse (eh oui ça existe aussi …)

- dans diverses affaires : la pêche, l’agriculture, la grossisterie …

- dans l’industrie pharmaceutique : en effet, bon nombre de laboratoires nationaux on été crées par des officinaux chevronnés au début de l’indépendance.     

- et enfin dans rien du tout, pour ceux et celles qui n’ont ni moyens intellectuels ni moyens financiers.

Globalement, du fait de ce décalage entre sa formation et sa pratique, l’officinal a globalement investi tous les domaines sauf un … l’officine !

        2- Autre conséquence importante de la restriction légale du champ d’action de l’officinal c’est son absence affligeante d’un certain nombre de sujets :

    - primo on constate la démission collective de l’officinal de tout sujet qui concerne la santé, laissant aux médecins un monopole de fait des choix thérapeutiques.

    - secundo le champ de la pharmacologie est complètement laissé au profit de l’industrie pharmaceutique qui reste pratiquement l’unique source d’information sur le médicament au Maroc. Avec une énorme implication dans la formation continue du corps médical, qui de facto, devient orientée, et c’est logique, vers l’intérêt des industriels.

Au final, la santé est accaparée par les médecins, la pharmacologie par les industriels, que reste-t-il aux pharmaciens : lakisse (la caisse) quelle terrible désillusion pour un cadre qui a passé 7 ans de sa vie sur les bancs de l’université !   

       3- Depuis les années 30 du siècle dernier, cet état de fait a perduré sans grands remous, jusqu’au jour où le déficit de la sécurité s’est dangereusement creusé, du fait de l’explosion des dépenses de santé, de la détérioration du rapport du nombre de cotisants / nombre de bénéficiaires. Tout cela, accentué par une crise qui perdure depuis le début des années 2000. On finit par comprendre que la santé n’a pas de prix mais elle a un coût.

Quand on cherche à réduire les dépenses, tout bon manager va viser d’abord les frais non indispensables et les postes à faible rendement : l’officine parait de facto la cible idéale.

Le rapport de Jaques Attali de 2008 intitulé « Rapport de la Commission pour la libération de la croissance française » marque une tendance globale qui montre que l’intelligentsia politique, économique et médiatique ne tolère plus la faiblesse du « service médical rendu » de l’officinal. Cette tendance ne s’est pas démentie depuis, avec comme conséquence directe la paupérisation de l’officine qui touche la France, lire notre sujet du 23/02/11 « Pharmacie en faillite en France ». Le Maroc est doublement touché du fait du laxisme de nos autorités, de l’état de nos instances représentatives, et de la pauvreté de notre population.

Existe-il encore aujourd’hui des arguments solides pour défendre l’officine ?

       Assurément oui, à condition d’opérer un changement de repère radical. En effet, jusqu’à présent l’officinal mettait le médicament au centre de son activité. Il s’agit d’une erreur stratégique manifeste, ce qu’on doit mettre au cœur de notre activité c’est le patient, l'être humain.

Autrement dit, notre positionnement sur l’échiquier de la santé devrait être clairement défini comme « un défenseur des intérêts du patient » et c’est logique car c’est à lui que nous devons d’une manière directe ou indirecte (sécurité sociale) la rémunération de notre travail. Dénigrer le patient c’est scier la branche à laquelle on est accroché.     

Certes, il ne faudrait pas être dupe, il n’y a aucun angélisme dans notre propos, « le patient » est à l’image du reste de la société : il peut être ingrat, il peut être un mauvais payeur, il peut être exaspérant, il peut être sans civisme,  il peut même être violent … cela ne doit pas  nous inciter à  changer notre raison sociale.     

Concrètement ce nouveau recadrage va nous amener à prendre des positions claires sur un certain nombre de sujets :   

     1- L’avis du pharmacien :

          Ce qui ‘est demandé aujourd’hui à l’officinal ce n’est pas de réciter bêtement le Vidal. Voyons, c’est absurde, d’autant plus que l’information sur le médicament est disponible sur le web. Non, ce qui est demandé ce sont des avis critiques argumentés, indépendants et intègres sur l’utilité de tel ou tel produit ou thérapeutique. En clair, dire honnêtement et courageusement si un produit x a un intérêt pour le patient ou non.

Cette attitude, que nous mettons quotidiennement en pratique, ne nous a jamais fait perdre de l’argent. Absolument pas, elle nous a permis sur le long terme d’installer un climat de confiance qui a été largement payant pour le moment (Dieu merci)        

Tout au long des 68 pages actuelles de ce blog nous n’avons cessé de mettre en avant ce genre d’avis, ça vaut ce que ça vaut sans plus. Mais imaginez si ce genre d’exercice était l’émanation d’un consensus professionnel inter-officinal, cela aurait une telle crédibilité qui rejaillira sur l’ensemble des officines.

Oui il faut avoir le courage intellectuel de dire simplement qu’on n’accepte plus de vendre n’importe quel produit dans nos officine, aussi légal soit-il. Nous avons, collectivement,  notre avis qui doit être pris en compte par nos divers partenaires.

Pour y arriver, il y a une condition, il faut s’émanciper de notre alignement systématique sur les postions pharmacologiques des laboratoires. Cet alignement quand il est automatique est totalement contre-productif, il transforme l’officinal en un subalterne, qui dès qu’il y a une crise ou une question stratégique (Mediator, dextropropoxyphène, métoclopramide …) se recroqueville dans un mutisme de crétin. Incapable de donner le moindre avis, son rendement intellectuel frôle le zéro pointé, et quand un décideur est obligé de faire des coupes budgétaires, cela tombe logiquement sur le plus faible des intervenants du système de santé.       

      2- Etre une force de proposition :

           Il ne suffit pas de critiquer, notre corporation doit se mouvoir en tant que think tank capable de formuler des propositions concrètes et constructives, et d’être le feedback des divers problèmes rencontrés par nos patients. Il s’agit là d’être un contrepoids positif, et un vrai partenaire du développement de notre secteur dans son ensemble.

           Exemple tout simple : Vous connaissez les sels de réhydratation orale (Diarite®, Biosel®), ils se présentent sous forme de sachets à dissoudre dans un (1) litre d’eau !  Attendez mais c’est complètement inadapté à un usage facile et courant. Ne pensez-vous pas qu’une présentation sous forme de sachets à dissoudre dans 100 ml d’eau, adaptés au biberon et sans perte serait plus logique ? (il suffit de diviser la quantité actuelle par 10). Il faut savoir que les présentations actuelles répondent à des normes de l’OMS qui sont parfaitement adaptées à un pays comme l’Ethiopie (…) et qu’en proposant des sachets à dissoudre dans 100 ml d’eau on ne va rien inventer car cela existe déjà en France.

Reste que personne ne prend l’initiative car le prix étant très faible, les marges des industriels en valeur absolue sont trop maigres pour les motivés à s'y intéresser. Néanmoins, il est de la responsabilité collective des officinaux de demander une telle présentation, quitte à faire du bon lobbying auprès du ministère de la santé. Imaginez (on rêve …) qu’un représentant de notre profession interpelle publiquement le ministre à ce sujet, l’impact que cela pourrait avoir sur l’image de marque du pharmacien est énorme, puisque son positionnement sera étiqueté pro-citoyen.

A noter que pour faire des propositions constructives on n’a pas besoin d’être forcément un as de la pharmacologie, le plus souvent, tout ce dont on a besoin c’est de bon sens et d’honnêteté intellectuelle.

       3- La pharmacovigilance :

           La pharmacovigilance est pour nous un terme générique, on devrait parler « des pharmacovigilances ». En officine la collecte des effets secondaires ne peut en aucun cas se faire sur le même schéma que dans un environnement hospitalier (c’est absurde). C’est pour cela qu’il est capital de développer notre propre réseau (en collaboration avec l’organisme national) avec un interrogatoire spécifique.

Avant d’arriver au centre de pharmacovigilance, les données collectées devront passer d’abord entre les mains de nos propres structures professionnelles qui vont les analyser afin de mettre en valeur au niveau médiatique le travail des officinaux, cette médiatisation aura un double avantage : d’une part valoriser le travail de l’officinal et partant, motiver ce dernier pour faire plus de déclarations.

 

      L’ensemble de ces dispositions tendrait à mettre en place un cercle vertueux, avec un travail officinal valorisé et un pharmacien qui se réconciliera avec les bases de son métier car on lui aura apporté de vraies raisons d’apprendre et de progresser dans son propre domaine. La caisse du pharmacien ne serait plus pointée du doigt vu qu’il apportera à la société une plus-value indéniable.     

Mais il est temps de se réveiller car tout cela, en réalité, n’est qu’un rêve … le rêve d’une profession qui n’existe pas et qui, vraisemblablement, n’existera jamais au vu de l’état lamentable des officinaux tant au niveau financier, qu’intellectuel, que scientifique. Un certain Albert Einstein disait « Il n'existe que deux choses infinies, l'univers et la bêtise humaine... mais pour l'univers, je n'ai pas de certitude absolue.», cette phrase devient terrible lorsqu’elle s’applique à ce qui devrait être l’élite du pays.       

Avec l’aimable collaboration de Dr Mouna

 

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Published by Amster - dans PHARAMSTER
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commentaires

UN PHARMACIEN 03/08/2014 02:07

Je n'ai rien à dire bravo ! et merci Dr ????????????

ddr amellal/phd 23/08/2012 17:49


Votre article résume la situation du pharmacien d'officine dans notre pays et en fait un diagnostic tres honnete; que que faire à part faire et refaire des diagnostics ,étant donneé qu'on
existe  sans exister.


A plus dr  amellal

passant 29/06/2012 21:31


Salam,sidna w sidkoum llah,merci d'avoir répondu,c'est vrai,les valeurs de notre profession sont sacreés,y a pas mieux de soulager une douleur de quelqu'un qui n'arrive pas a parler,meme a se
tenir debout,et ce par un produit qui coute quelques dh seulement,ou encore de se priver de quelques dizaines de dh de plus en refusant de délivrer un produit non compatible avec le reste du
traitement,tous cela en faveur de la santé de nos concitoyens,........


Cela dit,mais quant l'autre partie cherche par tous les moyens a vous dérober,malgré vos sacrifices,vous accusant indirectement d'etre la cause de tous ses maleurs,de la chereté des
médicaments,eh bien là,il faut protéger son morceau de pain,faute de quoi cette misérable situation de presque la moitié de nos confreres,reste a dire que la loyauté est d'abord et avant tout
doit etre envers dieu,ensuite envers nos valeurs!

Amster 30/06/2012 12:25



... Amen !



passant 29/06/2012 12:27


Bonjour,je me met d'accord avec vous sur tous les points,néanmoins permettez-moi de critiquer votre "loyauté absolue"envers les patients:


Ne vous est-il pas arrivé de constater que tout votre savoir-faire céde la place aux remises accordeés dans la pharmacie juste à coté,là où il n'y a ni ce savoir-faire,ni propriétaire
present,juste des techniciens qui éxécutent les instruction de leur patron?


Ne vous est-il pas arrivé que ces patients,malgré votre savoir-faire, vous mettent devant un choix:soit vous vous allignez,soit on change de pharmacie?


Ne vous est-il pas arrrivé que ces patients vous accusent,malgré votre savoir-faire, de.......et de porter atteinte a leur santé et à la loi, puisque vous leur avez délivré un produit sans
ordonnance,et que vous refuser de le reprendre?


Ne vous est-il pas arrivé d'etre insulté,malgré votre savoir-faire,quand vous refusez meme poliment la délivrance d'un produit,juste car la pharmacie avoisinante le délivre sans aucun probleme?


Ne vous est-il pas arrivé de constater que pour ces patients,un préscripteur meme de santé publique,et meme stagiaire,ne les ayant meme pas examinés,malgré votre savoir-faire,son ordonnance reste
sacreé,meme avec les fautes graves qu'elle contient,puisque c'est vous seulement qui les voyez?


Ne vous est-il pas arrivé que ces patients trahissent votre confiance,quant ils s'envolent avec leur dettes,vous obligeant a payer à leur place,au détriment du morceau de pain déstiné pour vos
enfants?


Ne vous est-il pas arrivé de constater qu'il suffit d'ouvrir un compte pour ces patients,pour qu'ils se permettent de se rendre dans la pharmacie juste à coté,et d'y régler leurs achats au
comptant?

Amster 29/06/2012 20:13



On comprend parfaitement Sidi
votre amertume, et au risque de se répéter, il n’y a aucun angélisme dans nos propos, les énergumènes auxquels vous faites allusion sont une réalité à qui on a affaire aussi. Sauf que, pour nous,
cette réalité est celle de toute  notre société toute catégories sociales confondues (du chômeur au grand patron en passant par les fonctionnaires,
les professions libérales, les analphabète et les instruits), c’est une crise des valeurs qui est le fruit de l’absence « d’un projet de société cohérant » … . Dire que « le
patient devrait être au cœur de notre métier » ne veut pas dire notre insubordination à ses désidératas, pas du tout. Notre « loyauté » n’est pas envers le patient en tant que
personne, mais envers des valeurs que nous estimons (sauf erreur) qu’elles sont créatrices de richesses pérennes à long terme. C’est une loyauté envers la santé des gens, qu’ils soient noirs,
blancs, croyants, non-croyants, prostitués ou gens pieux, pour la simple raison que du « service rendu à leurs santé » dépendra le futur de notre profession que l’on veuille ou non.
« Notre savoir-faire » (merci … en passant pour l’aspect itératif), ne va pas servir à formater l’éducation des gens (celle des patients mais aussi celle des médecins, des pharmaciens,
des architectes …) ou encore à les transformer en petits suisses, pas du tout. « Notre savoir-faire » à tous est là pour servir intelligemment notre caisse en rendant un service réel à
notre population. C’est tout simple.  



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