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23 septembre 2011 5 23 /09 /septembre /2011 19:21

LA DÉPENDANCE DU MAROC

Á LA MANNE FISCALE DU MARCHÉ DU TABAC

 

 

Sources principales :

1- Hassan EL ARIF « Marché du tabac: Les nouveaux entrants se positionnent BAT, JTI, Altadis… la bataille du marketing enclenchée Intéressement, marges, accompagnement, merchandising… des armes redoutables » L’economiste, n°3614, pages 4-6, du 13/09/2011

2- Le Soir Echos, rubrique Panorama, page 2, n°915, du 15/09/2011

Les articles antérieurs à propos du tabac sur ce même blog : 

1- au  31/01/2009 : La cigarette une pharmacologie de la mort

2- au  12/05/2009 : La campagne nationale anti-tabac

3- au  09/04/2010 : Les statistiques du cancer au Maroc

4- au  05/06/2010 : Les chiffres catastrophiques du tabagisme au Maroc

5- au  09/01/2011 : La distribution du tabac libéralisée depuis le 1er janvier 2011

6- au  09/03/2011 : Le Maroc s'apprête à autoriser les paquets de 10 cigarettes 

       Comme on le constate la problématique du tabac est un sujet qu’on suit avec attention depuis un certain temps, et malheureusement, pour notre population, nos analyses sont étayées de plus en plus par les données actuelles.

En effet dans un article paru dans le journal marocain L’économiste du 13/09/2011 [1] au sujet de la bataille que se livre les entreprises du tabac sur le marché marocain, pour un acteur de la santé, le constat est affligeant et l’avenir paraît sombre.

 11-09-13-Recettes-fiscales-du-Tabac-au-Maroc-copie.jpg

A- La dépendance des finances de l’Etat vis-à-vis du tabac :

           Pire que la dépendance des uns et des autres à la nicotine, il y a celle des finances de l’état qui se retrouve en partie dépendant de la manne du marché du tabac. Et pour cause, les recettes fiscales du tabac ne cessent d’augmenter atteignant en 2010 le chiffre de 10,4 milliards de DH.

Ce chiffre ne peut être apprécié à sa juste valeur que s’il est ramené aux dépenses de l’Etat. Pour ce faire nous vous rapportons ici un excellent document officiel du ministère des finances (cliquer c’est un simple fichier Excel) : Répartition du budget général (2010) par département et par type de dépenses, qu’on a trouvé simplement sur le site du Ministère des finances rubrique "Répartition des dépenses du Budget Général par Administration"

           Si nos petits calculs d’apothicaire sont bons, on constate que les 10,4 milliards de DH du tabac peuvent couvrir (à 1 milliards prés) : Le budget du ministère de la justice qui est de 2.214.709.000,00 DH  (en gros 2 milliards), le budget du ministère de la santé qui est de 5.768.052.000,00 (en gros 5 milliards et demi), et enfin celui de l'interieur qui est de 3.938.980.600,00 (en gros 4 milliards).  

Ou alors, avec cette somme on peut couvrir prés de 30% du budget du Ministère de l’éducation nationale qui est de 36.344.422.000,00 (soit un peu plus de 36 milliards).

Par ailleurs on peut avoir une autre approche, en rapportant cette fois ci le chiffre de 10,4 milliards de DH à la somme globale des recettes de l'Etat. Quand on sait que la balance recettes - dépense est largement déficitaire, c'est à dire que les dépenses sont plus élevées que les recettes, la conclusion qu’on en tirera restera valable dans les deux cas.    

Si cette analyse est correcte, ce qui n’est pas forcément sur, en particulier quand on sait que les statistiques (comme un certain célèbre maillot de bain féminin…) montrent tout et cachent souvent l’essentiel. Enfin bref … que disait-je déjà ? Ah oui, si cette analyse est juste, parler dans ces conditions de lutte contre le tabagisme et son corollaire le cancer, devient illusoire et schizophrène. Et on ne peut s’empêcher de penser, même si le mot est fort, à une forme d’hypocrisie dans l’action des structures de l’Etat. Que cette hypocrisie soit volontaire, involontaire ou de fait, le résultat reste malheureusement le même.

Sauf erreur possible de notre part (encore une fois…), cet état de fait est la conséquence d’un manque de cohérence interministériel,  d’un laxisme managérial et d’une faiblesse du politique face aux groupes de pressions (syndicats et groupement professionnels).  

B- Autres chiffres et repères :       

- En 2010 le nombre de cigarettes consommées au Maroc est de : 15,09 milliards. Ce marché est dominé par l’entreprise Atladis (Imperial Tobacco) [2].          

- Impact de la contrebande : 35% des cigarettes vendues en 2005 provenaient la contrebande contre 10% en 2010. [1] 

L’avis de l’apothicaire : ce résultat est à mettre à l’actif des services de douane et de leurs efficience.  

- Le tabac représente 1.500 emplois directs et fait vivre 1 600 tabaculteurs. Le nombre de points de vente s’élève actuellement à quelque 24 000 [1] 

L’avis de l’apothicaire : le tabac représente non seulement une catastrophe de santé publique mais aussi un problème social monstrueux sur lequel pourrait surfer allégrement les industriels du tabac.       

- Le chiffre d’affaire générer par la cigarette en 2010 : 13 milliards de DH [1] 

L’avis de l’apothicaire : si on retranche les 10,4 milliards d’impôts, il resterait aux entreprises environ 2,6 milliards de DH. Avec près de 80% du prix de la cigarette qui passe dans ses caisses, l’Etat reste un des grands bénéficiaires du commerce du tabac. 

Cependant cet état de fait doit être nuancer. En effet si on prend à titre d'exemple le laboratoire SOTHEMA, société pharmaceutique côté en bourse (SVP), qui en 2010 a réalisé en tout et pour tout un chiffre d’affaire de 821 millions de DH (source L’ECONOMISTE du 08/04/2011), on comprend facilement  que même après la ponction de Etat, il reste à l'industrie du tabac de quoi faire de grandes plus-values et remplir de gros portefeuilles sur le dos de la souffrance de milliers de citoyens

- Selon l’Economiste [1] la taille du marché du tabac est jugée stable depuis une dizaine d’années. Le nombre de fumeurs qui décrochent suite aux campagnes de sensibilisation est compensé par l’évolution démographique.

L’avis de l’apothicaire : sans vouloir jeter l’opprobre sur qui que ce soit, ces affirmations nous paraissent peu crédibles si on tient compte de l’évolution des recettes fiscales depuis 2006 comme rapporté dans l’Economiste [1]. Il est entendu que cette évolution pourrait résulter aussi, en partie, d’éventuelles augmentations de la pression fiscale sur la cigarette. Par ailleurs si on corrèle ces données avec les statistiques du cancer au Maroc, il devient tangible que ces affirmations sont largement douteuses.

Dans notre pratique quotidienne, on constate que l’impacte des campagnes de sensibilisation est limité, si non inexistant, en particulier au niveau des jeunes. Sauf erreur possible de notre part, on constate que ces campagnes sont perçues plus comme des rendez-vous mondains occasionnels, que comme des événements faisant partie d’une stratégie globale sérieuse de lutte contre le tabagisme. Dans l’intérêt de nos patients, espérons que dans le futur des statistiques sérieuses viennent infirmer ce qu’on vient de dire ici (…)              

- Depuis la fin du monopole en janvier 2011, deux nouveaux entrants ont investi le secteur. Il s’agit respectivement des numéros 2 et 3 mondiaux, en l’occurrence British Américain Tobacco (BAT) et Japan Tobacco International (JTI). [1] 

L’avis de l’apothicaire : si ces grandes entreprises se positionnent sur le marché marocain, ce n’est pas uniquement pour se partager le marché existant actuellement. En toute logique, elles tableraient sur la croissance interne de ce marché. A ne pas douter que cette croissance sera corrélée inévitablement par une augmentation des cas de cancer, c’est une simple question de bon sens ici, ni plus ni moins.     

- Mode de communication et de promotion des nouveaux opérateurs [1] : "Outre la communication directe, BAT a opté pour le teasing*. L’opérateur a procédé au placement de nouveaux présentoirs au niveau des bureaux de tabac. Des meubles illuminés, attractifs et fonctionnels. Si BAT a décidé de marquer son arrivée via l’introduction de nouveaux meubles en fonction de la taille des points de vente, JTI opte apparemment pour la discrétion"

* La communication teasing consiste à taquiner le consommateur en lui proposant une campagne en 2 temps. Premier temps : l'intrigue. Le message est évasif voir inexistant. L'accroche est visuelle, on ne sait pas qui communique ni pourquoi. Deuxième temps : la phase dite de révélation. Quelques jours plus tard, le même visuel ou presque est repris sur le même support et donne cette fois toutes les réponses. Le consommateur découvre enfin la réponse à l’énigme et découvre qui se cachait derrière ce message.

L’avis de l’apothicaire : on comprend aisément que ces entreprises visent la croissance du marché, ce qui implique logiquement une croissance du nombre de cancers.

C- Conclusion :

             Que dire ? Si non qu'au sujet du tabac, notre pays s’est empêtré petit à petit dans un imbroglio inextricable, d’abords en privatisant la Régis des Tabacs, puis en libéralisant le marché des cigarettes l’ouvrant de facto à de grands groupes internationaux, avec ce que cela implique comme puissance de lobbying. Et pour clôturer le tout, l’Etat marocain se retrouve face à une double dépendance :

      - d’une part vis-à-vis d’une rentrée fiscale colossale

      - et d’autre part en terme de poids social du secteur (emplois directs et indirects).

Pessimiste, comment ne pas l’être ? À l’aube l’indépendance du Maroc un de mes aïeux disait à juste titre « tout est devenu cher sauf une chose … l’être humain ». C’était il y a une soixantaine d’années et c’est malheureusement encore d’actualité. Mettre l’être humain au centre de toute politique, ne veux pas dire l’accéptation de l’humanisme médiatique, faussement niais et véritablement hypocrite,qui prévaut aujourd’hui. Mettre l’humain au centre de sa stratégie, c’est admettre que le progrés de l'Homme doit primer dans tout processus créateur de richesse qu'il soit privé ou public. Là, on est loin de toute mièvrerie humaniste, et pour cause, cela permettrait une croissance, qui certes serait modérée, mais qui aurait l’immense avantage d’être pérenne.

Les crises chroniques qu’on vit actuellement, autant celles d’ordre économiques que celles d’ordre écologiques, sonnent à chaque fois comme des rappels contre les dérives économiques et managériales actuelles. Dérives qui, nous semble-t-il, prennent source dans la réduction de l’être humain en un simple consommateur, et l'amoindrissement  des problématiques actuelles à de simples artéfacts économétriques dans un processus cyclique dit naturel (!!!) dans une économie libérale.

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Published by Amster - dans MEDECINE & SANTE
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