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11 juin 2011 6 11 /06 /juin /2011 17:25

LECTURE OFFICINALE

LA DOSE JOURNALIÈRE ADMISSIBLE D.J.A.

ENTRE FAUSSES CERTITUDES & DEMAGOGIE

  11 06 11 Incertitudes

        Nous vous rapportons ici en intégralité un article remarquable par son sens rationnel, paru dans le journal français Le Canard Enchaîné du 09/03/2011, qui bas en brèche l’une des bases fondamentales de la toxicologie moderne : la bien nommée « dose journalière admissible ».

Le raisonnement est tel, que ce qui est présenté et vendu comme des certitudes scientifiques absolues et rationnelles se retrouve largement nuancé, et le mot est faible, quand on essai de soumettre ses bases à l’analyse critique rationnelle.

Le texte se suffit à lui-même, cependant on vous proposera (plus exactement à votre sens critique) par la suite une discussion d’un point de vu général.         

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Les cobayes vous saluent bien !

Source : J-L Porquet « Les cobayes vous saluent bien », Le Canard Enchaîné, n°4715, page 07, du 09/03/2011 

Prenez une souris. Injectez-lui une goutte de pesticide: elle meurt dans d'affreuses convulsions, particulièrement télégéniques. Répétez l'opération sur des tas d'autres souris, en diminuant la dose. Lorsque la moitié seulement de votre stock de souris pesticidées passe l'arme à gauche, vous tenez votre dose létale, baptisée DL 50 : la dose à laquelle la mortalité est de 50 %.

Vous êtes sur la bonne voie, continuez votre expérience, répétez l'opération jusqu'à obtenir une dose qui ne produit aucun effet apparent sur les souris. Baptisez cette dose du doux nom de « Noael » : dose sans effet toxique observé. Puis livrez-vous à un petit calcul : puisque votre étude vise à déterminer la dose à laquelle le pesticide que vous testez est inoffensif pour l'homme, appliquez un facteur de sécurité de 10, c'est-à-dire divisez votre dose par 10, l'idée étant qu'un humain, être suprêmement évolué, est certainement 10 fois plus sensible qu'une rudimentaire souris blanche. Et, puisque d'un humain à l'autre les réactions à un empoisonnement peuvent varier considérablement, appliquez à nouveau ce facteur 10. Ce qui revient, vous l'aurez compris car vous excellez en calcul mental, à diviser la Noael par 100.

Et hop! Vous venez de trouver «la DJA », dose journalière admissible, laquelle s'exprime en milligrammes par kilo de matière corporelle.

Valeur de référence absolue pour les experts chargés de réglementer les produits chimiques qui contaminent notre chaîne alimentaire, la DJA représente donc ce que nous sommes censés pouvoir ingérer chaque jour durant toute notre vie sans en être incommodés le moins du monde. Exemple: si vous pesez 60 kilos, vous pouvez vous gaver chaque jour de 12 mg d'un pesticide dont la DJA est de 0,2 mg/kg, car 60 fois 0,2 font 12, et vive la santé!

Après nous avoir bien expliqué ce processus, Marie-Monique Robin, auteur de « Notre poison quotidien» (Arte, mardi 15 mars à 20 h 40), demande à un ponte de l'EFSA, l'agence européenne chargée de s'assurer entre autres que l'industrie agroalimentaire ne nous empoisonne pas: « Est-ce que c'est un concept scientifique la DJA ? » Et lui de répondre, pas vraiment convaincu: « Oui j'ose bien l'espérer ... » Mais, à la même question, le professeur Erik Millstone, de l'université du Sussex, tonne que « le facteur de sécurité de 100 est un chiffre tombé du ciel et griffonné sur un coin de nappe» !

Pifomètre, donc, mais aussi raisonnement faussé, car il s'appuie sur cette vieille sentence signée Paracelse: « C'est la dose qui fait le poison. » Or cette hypothèse, qui date du XVI siècle et a longtemps semblé frappée au coin du bon sens, est invalidée par la science moderne ; il est en effet prouvé que nombre de produits chimiques ne suivent pas les règles de la toxicologie classique. Agissant comme des hormones, ils sont actifs à des doses infinitésimales, des centaines et même des milliers de fois inférieures à la fameuse DJA Ainsi les perturbateurs endocriniens comme le bis phénol A, les dioxines, les PCB, le Teflon, certains additifs alimentaires et pesticides.

Conclusion de ce documentaire béton et d'utilité publique, qui offre une solide synthèse du débat en cours sur l'empoisonnement de nos assiettes (et insiste particulièrement sur l'aspartame et le bis phénol A) : « Tout indique que le système de réglementation des produits chimiques doit être repensé de fond en comble. » Tout indique aussi que l'industrie chimique et agroalimentaire tient à continuer à faire de nous ses cobayes.

Jean-Luc Porquet

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L’avis du pharmacien :

          La problématique fondamentale qui se pose au-delà du cas de la « dose journalière admissible », c’est la question des « normes » et les problèmes liés à la gestion de nos incertitudes.

Nous ne reviendrons pas ici sur la question  la vérité qu’on a déjà traité dans un billet du 22/09/10 intitulé « La perception de la vérité » (cliquer pour visualiser). De façon générale toute mesure, toute norme et toute donnée physique implique de façon intrinsèque un certain degré d’incertitude.

Le problème de la perception des incertitudes par la population générale :

           Si pour tout esprit scientifique qui se respecte, l’incertitude est une donnée habituelle et même fondamentale pour apprécier le niveau de justesse d’une mesure donnée ; pour le grand public l’incertitude est une donnée fortement anxiogène sur laquelle surf beaucoup de personnes (Hommes politiques, religieux, et autres philosophes moralisateurs et rigoristes) fortement attachées à la vérité comme une valeur sure. Le peuple admet difficilement la relativité des choses comme on l’avait déjà écrit :

« Admettre l’existence d’une vérité absolue (hors le champ théologique) montre l’incapacité de l’individu à développer des analyses intégrant plusieurs paramètres à la fois, car la notion de vérité absolue implique de façon intrinsèque une analyse binaire (le vrai vs le faux) avec tout au plus deux paramètres,  et cela est en rapport, entre autre, avec la qualité et le niveau de formation de l'individu.

La notion de vérité relative s’articule, elle, autour de plusieurs paramètres, plus leurs nombre augmente plus l’analyse devient complexe nécessitant de facto des capacités de synthèse relativement élevées. »

Pour évoluer de manière paisible par rapport aux divers risques, le peuple a besoin qu’on le rassure, qu’on lui donne des repères et des normes qualifiés de quasi immuables vis-à-vis de l’énergie nucléaire, des risques sanitaires, des risques liés aux catastrophes naturelles, des risques liés au transport ou encore à ceux liés à l’instabilité politique. Sans cela, l’anxiété crée par le risque génère des mouvements de foules excessifs et disproportionnés par rapport à la réalité du risque question, causant souvent plus de dégâts que le risque lui-même.

Au vu de ces mouvements de foules, le politique ou le décideur est amené malgré lui à donner des assurances allant jusqu’au fameux « principe de précaution » sensé protéger la population de tous les risques éventuels futurs et qui ne sert, en réalité, que comme remède anxiolytique politiquement correcte largement rentable électoralement.

Deux axes de réflexions :

- Au niveau de la population : le système éducatif devrait être repenser de fond en comble avec comme objectif claire la lutte contre l’analphabétisme fonctionnel qui est l’une des causes principales des analyses erronées et de l’incapacité d’un grand nombre de personnes à assimiler les notions de risque et d’incertitudes comme les corollaires inéluctables de toute action. Ce qui reste à discuter c’est quel niveau de risque est sensé être acceptable ?     

- Au niveau des décideurs : calmer l’anxiété de la population, même si c’est une nécessité managériale, ne devrait pas être un objectif en soi. Une politique de transparence raisonnée et courageuse visant à identifier les incertitudes réelles indépendamment des divers groupes de pression (les lobbys) serait une attitude constructive. Se pose alors deux questions :

- Le problème lié à l’indépendance décisionnelle des structures de l’Etat. Ce thème a été déjà évoqué dans notre article du 15/02/2011 : « La commissionite »            

- Les questions liées d’une part à la communication et au marketing social et son efficience réelle, et d’autre part à la maîtrise de la gestion de l’information sur le Net.          

Au final :

        Au-delà des accusations de complot en tout genre, qui sont elles-mêmes anxiogènes, l’idée plus constructive, serait de repenser en intégralité notre attitude commune vis-à-vis du risque et des incertitudes de façon générale. Cela nécessitera de la part de tout un chacun une grande dose d’humilité chose qui manque cruellement chez la majorité de nos décideurs

 

Post-scriptum du 13 06 2011 :

La même analyse qui a été appliquée ici à la « dose journalière admissible » est possible à faire de manière inverse avec la fameuse « dose journalière recommandée » (DJR)  

 

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