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24 mars 2011 4 24 /03 /mars /2011 11:29

L E C T U R E   O F F I C I N A L E

PARDON, VOUS AVEZ DIT « NATUREL » ?

 

Rappels déontologiques :  L’erreur est inhérente à l’exercice de la réflexion qui ne peut être considérée comme la négation l’avis de l’autre. C’est un exercice libre et libéral à la fois. Loin de nous tout côté « donneur de leçons », PharHamster considère que ne nous détenons pas de vérité absolue, en fait toutes les analyses, présentées ici, sont rédigées de bonne foi en fonction des données scientifiques dont nous disposons. Face à toute imprécision, erreur ou omission éventuels, pharHamster reste ouvert à toute remarque, critique ou rectification dans l’intérêt de tous et surtout dans l’intérêt du patient qui reste le cœur de notre métier à tous.

 11 03 23 Vous avez dit naturel 2

         Dans un article, de la revue LA RECHERCHE du mois de février 2011, rédigé sous forme de 6 questions consacrées aux cosmétiques, nous avons relevé un paragraphe remarquable par sa pertinence et son esprit rationnel. En effet à la cinquième question les auteurs tentent de répondre à l’interrogation suivante : Les crèmes « bio » ou naturelles ont-elles la même action que les autres ?

Nous vous rapportons ci-après ce paragraphe texto, qu’on discutera par la suite, c’est un régal pour les esprits cartésiens qu’ils soient dans la santé ou dans d’autres secteurs.

 

Les crèmes « bio » ou naturelles ont-elles la même action que les autres ?

- Il faut d'abord savoir ce qui se cache derrière ces appellations. Il n'existe pas de définition précise des produits « naturels » si ce n'est qu'ils ne renferment a priori pas d'ingrédients de synthèse.

- Les formules « bio» sont quant à elles constituées à 95 % au moins d'éléments issus de l'agriculture biologique: Leur principale qualité est d'être dépourvus de pesticides. Mais aucune de ces deux appellations n'est un gage d'efficacité ni même de sécurité.

- Tout ce qui est naturel n'est pas dénué de risques. N'oublions pas que les poisons les plus violents {la ciguë, certains champignons} ou les plus grands allergènes sont d'origine végétale. Les modes d'extraction des principes actifs sont également importants. L’ajout de solvants toxiques peut se révéler désastreux même si la plante de départ est d'excellente qualité.

- Les produits «bio» peuvent aussi poser des problèmes de santé publique en raison des puissants allergènes qu'ils contiennent parfois {protéines de blé, huile d'arachide, extraits de noix et de noisettes, chitosane issu de carapaces de crustacés, etc.}.

Source : F. Lemarchand, E. Perrier. « Les cosmétiques en 6 questions », Rev. La Recherche, n°42 Hors série, pages 82-85, février 2011

 

Discussion :

             Le marché pharmaceutique marocain est jonché de produits étiquetés « naturels » présentés aux médecins comme des médicaments alors qu’ils ne sont au mieux que des compléments alimentaires non remboursés, sur lesquels nos patients payent injustement 20% de TVA, c’est une imposture dont l’Etat est co-bénéficiaire.

L’appellation « naturel » est en soi est une insulte à l’intelligence du corps médical, car elle ne se base sur aucune définition pharmacologique claire, pire encore elle est utilisée pour distiller de deux fausses idées manifestes :

 « Docteur, mais c’est un produit naturel donc pas de problème » :

            FAUX. Tout ce qui est naturel n'est pas dénué de risques, en effet les exemples ne manquent pas le chardon a glue (Atractylis gummifera, en arabe addad), la grande ciguë (Conium maculatum, en arabe chawkarane), la colchique (Colchicum atumnale, en arabe bûchrika) … sont tous des produits naturels qui peuvent donner la mort, rien que cela. L’absinthe (Artemisia absinthium, en arabe chiba) est un produit naturel neurotoxique, et en plus il n’y a pas plus naturel que l’arsenic …

Quant un terme signifie une chose et son contraire, il devient logiquement un argument fallacieux. Lorsque « quelqu’un » présente un produit avec comme argument que c’est un produit naturel, au minimum il est entrain de vous induire en erreur et au pire c’est un charlatan. « Laxatif naturel », « Magnésium naturel », « Fer naturel » ou encore « Anti-stress naturel » ne sont rien que des appellations emphatiques sans aucune base pharmacodynamique rationnelle.

            Oui l’adjectif « naturel » est recevable mais en physiologie pour faire la différenciation entre une molécule qui existe de façon normale dans le corps et une molécule de synthèse : exemple on parle d’une hormone naturelle par opposition à une hormone de synthèse, cela n’augure en rien ni de l’innocuité de l’efficacité de l’une ou de l’autre, c’est un simple état de fait. Un corticoïde naturel, par exemple, est plus difficile à manipuler (addition d’effet mineralocorticoïde et glucorticoïde) qu’un corticoïde de synthèse qui a une action un peu plus ciblée.

L’organisme humain ne reconnaît pas sur le plan pharmacodynamique la spécificité d’un « sel marin » ou d’un « iode marin », c’est absurde. Le patient peut toujours faire la liaison entre ce genre de produits et la mer, le soleil, les vacances … mais cela n’à strictement rien avoir avec la pharmacologie. (Dieu seul sait qu’on aurait bien voulu que cela ne soit pas ainsi, malheureusement pour nous on n’est pas des GO de Club Med mais de simples apothicaires au service de nos patients).         

Seule les études cliniques, sérieuses, méthodologiquement bien menées, sur des séries statistiquement exploitables, sont à même d’apporter les arguments en faveur ou en défaveur de l’utilisation d’une molécule donnée.             

 

« Docteur, c’est un produit utilisé depuis toujours, c’est naturel et efficace je l’ai même testé sur ma mère Ouallah* » : * En arabe « Je le jure »

         ABSURDE. Le terme naturel, malgré sa consonance écolo-compatible, n’est absolument pas un critère d’efficacité. Le fait que vous constatiez que tel produit a une certaine efficacité sur votre sœur, sur votre mère ou même sur vous-même, n’est absolument pas un critère rationnel d’efficacité.

L’efficacité est une donnée statistique, déterminée sur de grandes séries avec des études randomisées, en double aveugle contre placebo.

Les exemples de produits qui sont utilisés depuis l’antiquité et qu’on se rend compte aujourd’hui qu’ils sont potentiellement toxiques grâce aux études récentes ne manquent pas, le dernier en date est l’absinthe reconnue neurotoxique. Mais encore l’opium, le cannabis et les feuilles de coca qui sont aussi utilisés depuis l’antiquité. Au Yémen les feuilles du fameux Khat Catha edulis (cliquer c’est édifiant) sont mâchés rituellement par la population depuis des millénaires alors qu’il ont un effet pharmacologiquement proche des amphétamines !

Par ailleurs rappelons nous que certains produits qui jadis étaient considérés comme des médicaments sont devenus aujourd’hui de simples aliments c’est le cas du chocolat. La vitamine C (l’acide ascorbique) qui au début était un médicament contre le scorbut est utilisé aujourd’hui beaucoup plus comme un banal conservateur dans l’agroalimentaire (un antioxydant, pour que les produits ne noircissent pas, il est noté E300 sur les emballages).

En réalité, le corps humain sur le plan pharmacodynamique ne reconnaît ni l’ancestralité d’utilisation d’un produit ni son côté naturel, seul compte deux points

- L’interaction d’une composition chimique (y compris dans sa structure stéréochimique) avec le corps.                   

 -La réceptivité psychologique d’un traitement c’est-à-dire l’effet placebo et effet nocebo. (Cliquer c’est un article succin et très bien référencé d’un site belge).        

Conclusion :

       L’utilisation abusive du terme « naturel » comme argument de promotion par les fabricants de « remèdes » voire de certains médicaments, et la perception irrationnelle des ces arguments par le corps médical (pharmaciens et médecins) est un exemple édifiant de ce qu’a appelé dans son livre Pr Harouchi, et que nous avons repris à notre façon : l’analphabétisme fonctionnel où notre incapacité, après 7 ans d’études minimum après le bac, à développer un raisonnement rationnel et une pensée critique constructive.

De quoi je me mêle ?

       Au delà de l’aspect purement pharmacologique de l’analphabétisme fonctionnel, il constitue en réalité un handicape dans beaucoup de pays aux USA (avec l’élection de Mr G.W. Bush), en Italie (avec l’élection de Mr Berlusconi), et de plus en plus en France comme dans le reste de l’Europe (avec l’émergence des idées extrémistes aux raccourcis simplistes et nauséabonds).

Chez nous c’est encore plus grave, car si dans les pays développés l’analphabétisme fonctionnel est le lot de l’électorat moyen, au Maroc il touche une grande partie de nos élites (divers cadres supérieurs…) et c’est d’autant plus navrant que ces élites ne sont pas si nombreuses qu’on le croit. La majorité de notre population baigne, en fait, dans l’analphabétisme primaire et le peu d’élite qu’on a n’arrive pas à développer une pensée rationnelle, alors que cette catégorie devrait être le véritable moteur du progrès social.

Si le changement d’une constitution ou d’un premier ministre, aussi amorphe soit-il, pouvait changer les choses ça aurait été facile.

Malheureusement, il faut reconnaître que notre problématique est plus profonde que cela, à ce sujet on ne peut pas ne pas se rappeler la célèbre phrase coranique « Dieu ne changera ce qu’il y a dans une population, que lorsque cette dernière change ce qu’elle a en elle » c’est paradoxalement (...) édifiant de rationalité et de bon sens. Si progrès il y a, il ne peut s’opérer qu’à travers la prise de conscience de nos élites de la nécessité d’une remise en question de nos modes de pensée. Une remise en question qui devrait aboutir à un changement de comportement individuel et collectifs (honnêteté intellectuelle, civisme, citoyenneté …) permettant d’accompagner les évolutions futurs dans notre pays et d’en pérenniser les acquis escomptés, sans cela il y a de forte chance que ces évolutions ça ne soient qu’un simple intermède entre une gabegie et une autre, avec une redistribution de cartes entre anciens et nouveaux opportunistes aux « CV » encore vierges.                                           

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commentaires

Aliev 24/03/2011 23:33



très bon article (a mon modeste sens). Vous avez abordez le sujet du bluff des apellations emphatiques, rencontrées malheureusement dans le domaine pharmaceutique surtout dans son aspect cosmeto
et compléments alimentaires, mais le pire et le malheur, c'est quand on abuse de ces appellations aussi dans le domaine du médicament; surtout dans une société comme la notre, ou l'analphabétisme
classique domine sur le fonctionnel. Bravo et bonne continuation !!



Amster 25/03/2011 10:15



Merci



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